Le client : Un jeune homme.

Le patron : Un homme plus âgé range les tables et les chaises de son bar.

C’est la fermeture, le jeune homme, après avoir observé le patron, entre…

Le client : Bonsoir.

Le patron : …

Le client : Vous fermez peut-être?

Le patron : …

Le client : Je peux entrer ?

Le patron : …

Le client : Merci.

Le patron : …

Le client : Ce ne sera pas long… C’est juste pour passer un coup de téléphone.

Le patron : …

Le client : Si vous voulez, je peux consommer quelque chose…

Le patron : …

Le client : De toutes façons, j’en ai vraiment pas pour longtemps.

Le patron : …

Le client : Vous n’avez pas à vous inquiéter.

Le patron : …

Le client : Je prends un verre et je le bois cul sec…

Le patron : …

Le client : En une seconde, un claquement de doigts, un éclair brûlant… foudroyant même… percutant

Le patron : …

Le client : Enfin un éclair quoi !

Le patron : …

Le client : Je téléphone et je bois ce verre plus vite que ne se cabre un serpent…

Le patron : …

Le client : En un instant fulgurent ! Comme l’éclair…

Le patron : …

Le client : Ca ne vous dérange pas ?

Le patron : …

Le client : Tant mieux !

Le patron : …

Le client : Sinon faut le dire.

Le patron :…

Le client : Ouh la !Faut surtout pas vous gêner pour ça !

Le patron :…

Le client : Comme je vous l’ai dit donc, je dois téléphoner alors je me suis dit : tiens ! Pourquoi pas dans un bar ? Comme ça, je pourrais en profiter pour boire un dernier verre. C’est pratique les bars…

Le patron : …

Le client : En plus, vous êtes sur mon chemin pour rentrer alors… c’est tombé sur vous…

Le patron : …

Le client : Remarquez, c’est souvent comme ça que se font les rencontres, par hasard, n’est-ce pas ?

Le patron : …

Le client : Enfin moi, j’aime bien rencontrer les gens par hasard, on se sent plus libre de les rencontrer et plus libre de les quitter aussi.

Le patron : …

Le client : C’est ce qu’il y a de pratique avec les grandes villes. Beaucoup de gens reprochent le côté anonyme des grandes villes, le côté déshumanisé même, stressant, froid et artificiel au bout du compte mais moi, j’aime bien cet anonymat. Hein ! C’est bien l’anonymat ?

Le patron : …

Le client : Je vous dis ça à vous mais avec votre métier… forcément ! Vous devez rencontrer plein de monde, plein d’anonymes, des gens de passage qui ne reviennent jamais, ils arrivent de nulle part et repartent pour un ailleurs incertain… comme moi…

Le patron : …

Le client : Toute la question bien sur, c’est de savoir à partir de quand on n’est plus anonyme. Mais est-ce que l’on ne le reste pas toujours un peu… ? En effet, les gens croient vous connaître et puis en fin de compte… zéro, niente, nada… Qui sommes-nous vraiment ? C’est un grand mystère… Et est-ce qu’on se connaît bien soi-même ? Qui peut prétendre se connaître parfaitement ? On est souvent surpris par soi-même. On se dit : Ah ben tiens ! Je pensais pas que j’étais comme ça… Mais ce sont là de graves questions et il est peut-être un peu tard pour y répondre. Mais vous y avez sûrement réfléchi avec votre métier.

Le patron : …

Le client : A propos, c’est un beau métier que vous faîtes, on ne le dit pas assez… Difficile mais beau… je pense même que c’est un métier injustement décrié, les gens disent : Oui les patrons de bars ceci, les patrons de bars cela mais moi, je dis mettez-vous à leur place. Pas vrai ? Difficile mais beau, voilà ce qu’il faut dire … D’un autre côté quand on aime être seul, c’est vraiment pas le métier qu’il faut faire. Faut aimer les gens pour faire ce que vous faîtes !

Le patron : …

Le client : Hein ! Faut aimer les gens pour faire ce que vous faîtes !!! Faut aimer rendre service. Du genre : on ferme et hop, un client arrive pour téléphoner et boire un dernier verre… Dans ces cas là, on est partagé . Que faire ? Refuser et fermer, au nom de quoi ? De sa petite tranquillité, c’est bien naturel mais un peu mesquin ou alors accepter par amour de son prochain et ça c’est magnifique…

Le patron :…

Le client :Bon bah… je suis très content d’avoir discuté avec vous…mais je vais téléphoner maintenant.

Le patron : NON !

Le client : …

(...fin de l'extrait)