mardi 12 décembre 2006

Le Projet H.L.A.

Le Projet H.L.A et Fleurs de cimetière, disponible aux éditions Actes Sud-Papiers. (La page du Projet H.L.A sur le site Actes Sud.)



Denis Lavant et Jean-Pierre Léonardini lors de l'enregistrement du Projet H.L.A à France Culture.



(bientôt un extrait...)

Les raboteurs (oratorio samplé II)

(Vous pouvez lire au format PDF Les Raboteurs (PDF, 600 Ko).
Clic droit + "enregistrer sous" pour télécharger le PDF).


Devant le tableau de Caillebotte trois comédiens, torse nu dans les positions identiques aux raboteurs.



Rabotage.
Fin du rabotage.
Un temps.


R1 : Ce sang tout ce sang. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir.

Reprise du rabotage.
Fin du rabotage.
Un temps plus long.

R1 : Ce sang tout ce sang. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir. On a mal.

Reprise du rabotage.
Fin du rabotage.
Un temps encore plus long.

R1 : Ce sang tout ce sang. On a beau frotter…
R2 : Ca ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir. On a mal.
R1 : On a mal de toute notre âme.
R2 : On a mal de toute notre âme.
R3 : On a mal de toute notre âme.

Reprise du rabotage.
Fin du rabotage.
Un temps.

R1 : Si on pouvait raboter nos vies.
R2 : Si on pouvait… raboter nos soucis !
R1 : Si on pouvait raboter nos ennuis.
R2 : Si on pouvait raboter nos envies.
R3 : Ca changerait quoi ?
R1 : … Beaucoup de choses.
R2 : Oh ! Des tas de choses.
R3 : Quoi par exemple ? Allez-y !
R1 : Moi j’aurais parlé en chantant et vieilli en rêvant.
R2 : Moi j’aurais fait les vagues aux oiseaux j’aurais fait des nuages aux plantes j’aurais… changé la nature.
R3 : Je vous parle de l’existence et vous me parlez de rêves.
R1 et R2 (en chœur): Et alors c’est lié.
R3 : Moi ce qui m’intéresse c’est de savoir à qui est ce sang. Mais ça c’est comme le reste on ne le saura jamais.
R1 et R2 (en chœur): Les réponses sont dans les rêves.
R3 : Moi ce qui m’intéresse c’est de savoir à qui est ce sang.
Mais ça c’est comme le reste on ne le saura jamais.
R1 et R2 (en chœur): Les réponses sont dans les rêves.

Reprise du rabotage.
Fin du rabotage.
Un temps.


R1 : Ce sang tout ce sang. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir.
R1 : Ce sang tout ce sang. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir. On a mal…
R1 R2 R3 (en chœur): De tout notre drame !

Reprise du rabotage.
Fin du rabotage pour R1 et R2

R1 (à R2) : Dis-lui ! Répète ce que tu m’as dit.

Fin du rabotage pour R3 aussi.



R3 : Quoi alors ?
R1 : Dis lui voyons.
R3 : Répète ou…
R2 : C’est pas du sang.
R3 : Comment ça pas du sang ! Qu’est-ce c’est ?
R2 : …
R1 : Il a dit que c’était du temps.
R3 : Du quoi ?
R2 : DU TEMPS !

Silence
Reprise du rabotage.
Fin du rabotage.
Un temps.

R1 : Ce temps tout ce temps. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir.
R1 : Ce temps tout ce temps. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir. On a mal.

Reprise du rabotage.
Fin du rabotage.
Un temps.

R1 : Ce temps tout ce temps. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir. On a mal…
RI R2 R3(en chœur): De toutes nos larmes !

Reprise du rabotage.
Fin du rabotage.
Un temps.

R1 (s’avance): Incapable de me relever.
Incapable de voir les étoiles sur le chemin de la mer.
Incapable de me sauver.
Incapable de fuir ce monde à l’envers.
Incapable !
Je n’ai jamais eu le temps de rien.
J’ai du temps sur les mains.
R2 R3 (chuchotent en chœur) : Incapable !
Colonne vaincue échine tordue.
Passé sans enfance
Emportez nos offenses.
Incapable !
R2 R3 (chuchotent en chœur) : Incapable !
Farandole de squelettes.
Entrez dans la danse à en perdre la tête.
R2 R3 (chuchotent en chœur): Incapable !
J’ai jamais eu le temps de rien.
J’ai du temps sur les mains.

Un temps.

R2 (s’avance à son tour) : A nos fêlures à nos sanglots.
A nos jeunesses livides.
A nos fêlures à nos sanglots.
Sourire le ventre vide.
A nos blessures à nos amours.
R1: A nos fêlures.
R3 : A nos sanglots !
A nos jeunesses livides.
A nos fêlures à nos sanglots.
Abandonné des nôtres
Les veines torrides.
R1: A nos fêlures.
R3 : A nos sanglots !
R1 R2 R3 (en chœur): On a jamais eu le temps de rien. On a du temps sur les mains.

R3 (s’avance ): Aux regrets étendus la bouche en cœur.
Le visage tendu vers des étoiles de sang.
Aux cris perdus d’étranges rumeurs.
La bouche en chœur les bras en sang.
Aux regrets de nos vies.
R1 R2 (chuchotent en chœur) : Eternelles envies.
Aux regrets de nos malheurs.
R1 R2 (chuchotent en chœur): Comète de pleurs.
A nos fêlures à nos sanglots.
Sourire tordu la peau sur les os.
A nos sourires à nos fléaux.
Sourire cru sans peau sur les os.
A nos sourires à nos bourreaux.
Sourire nu peau percée par les os.
Aux regrets de nos vies.
R1 R2 (chuchotent en chœur): Eternelles envies.
Aux regrets de nos malheurs.
R1 R2(chuchotent en chœur): Comète de pleurs.

R1 R2 R3 (en chœur): On a jamais eu le temps de rien. On a du temps sur les mains.

Reprise du rabotage.
Fin du rabotage.
Un temps.

R1 R2 et R3 se relèvent.



R1 : Ce temps tout ce temps !
R2 : On va le rattraper.
R3 : Adieu belles années.
R1 : Ce temps tout ce temps !
R2 : On va le rattraper.
R3 : Adieu belles années.
R1 : Ce temps tout ce temps !
R2 : On va le rattraper.
R3 : Adieu belles années.

Un temps..

R1 : Mon frère et moi nous venons d’un pays lointain d’un pays où les gens vivent debout.
R3 : Est-ce qu’ils dansent aussi ?
R2: Oui sous les nuages du soir.
R3 : Est-ce qu’il y a des vagabonds ?
R1 : C’est toute la ville qui vagabonde entrelacée.
R3 : Quel beau pays !
R2 : Oui et on en est parti.
R3 : Pourquoi ?
R1 : On a voulu courir plus vite toujours plus vite
R2 : On a voulu boire le feu du ciel.
R1 : On a voulu gagner du temps. Pousser des cris immortels.
R2 : Donner le temps à manger à la lune. Donner du vent à boire au sang.
R1: On a pris la fuite. Courir courir courir courir courir toujours plus vite.
R1 : Et toi ?
R3 : J’ai pris la fuite aussi mais pas du même pays.
Mon ciel était plus gris.
Mon heure un bonheur sombre
Une tumeur d’ombre.
C’était mon heure de douleur.
Mon heure d’aller au combat
Mon heure de jouer au soldat.
C’était mon heure d’effroi.
Mon heure des adieux
Mon heure des coups de feu
L’heure de l’oubli.
J’ai pris la fuite aussi mais pas du même pays.
Mon ciel était plus gris
Et les heures aussi.

Ils retournent à leurs places et se remettent à raboter.
Fin du rabotage.
Un temps.

R1 : Ce temps tout ce temps. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir.
R1 : Ce temps tout ce temps. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir. On a mal.
R1 R2 R3 (en chœur): On a mal de toute notre âme.
R1 : On a mal au cœur.
R2 R3(en chœur): Rouge douleur.
R1 : On a mal On se meurt.
R2 R3(en chœur): Rouge malheur.
R1 : On a mal en pleurs.
R2 R3 (en chœur): Rouge laideur.
R1 : On a mal comme des chiens rouges.
R2 R3(en chœur): A feu et à sang.
R1 : On a mal en martyr on a mal à mentir on a mal noir on a mal sans gloire on a mal à vif on a mal de mille canifs. On a mal…
Un temps long.

R1 : Si on pouvait raboter les serments.
R2 : Si on pouvait raboter nos tourments.
R3 : Si on pouvait raboter nos jugements.

Reprise du rabotage.
Fin du rabotage.
Un temps.

R1 : Ce temps tout ce temps. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir.
R1 : Ce temps tout ce temps. On a beau frotter…
R2 : Ça ne partira jamais.
R3 : On ne va pas sang sortir. On a mal.
R1 R2 R3 (en chœur): On a mal de toute notre âme.
Un temps

R1 R2 R3 : On ne vit qu’en saignant…

Barbe-Bleue

Lorsque j’étais enfant mes parents m’offraient des rouges-gorges vivants.
Lorsque j’étais enfant lentement doucement des tâches bleues sont apparues.
Lorsque j’étais enfant mes parents m’offraient des rouges-gorges vivants.
Lorsque j’étais enfant lentement doucement des tâches bleues sont apparues sur ma gorge nue.
Lorsque j’étais enfant je passais le temps de mes parents.
Lorsque j’étais enfant lentement doucement des tâches bleues sont apparues sur ma gorge nue.
Lorsque j’étais enfant c’était beau mes parents étaient émus…
Lorsque j’étais enfant mes parents m’offraient des rouges-gorges vivants.
Lorsque j’étais enfant lentement doucement des tâches vivantes et bleues sont apparues sur ma gorge nue.
Lorsque j’étais enfant pour passer le temps mes parents me trouvaient beau.
Lorsque j’étais enfant pour passer le temps mes parents me faisaient des bleus vivants sur la peau.
Et cette couleur si belle est devenue lentement pleine de douleur.
Et cette douleur si laide m’a transformé à tous les regards.
QUI SUIS-JE MOI QU’ON VOIT BLEU ?
QUI SUIS-JE MOI QUI SUIS DEVENU SI MALHEUREUX ?

Lorsque j’étais enfant mes parents m’offraient des rouges-gorges vivants.
Lorsque j’étais enfant des tâches bleues sont apparues sur ma gorge nue.
C’était beau on était ému…
Lorsque j’étais enfant mes parents disaient : « Il est si beau qu’on a envie de le manger cru »
Lorsque j’étais enfant mes parents voulaient me manger cru lentement doucement pour passer le temps.
Lorsque j’étais enfant j’étais différent.
Lorsque j’étais enfant je n’étais pas un enfant.
Tout le monde aime le bleu et lorsque c’est moi on s’effraye !
Mais qu’ai-je fait au bon Dieu et de quelle couleur est-il lui-même ? Transparent ?
Car dîtes-moi en quoi cela est-il monstrueux d’avoir une barbe bleue ?

(...fin de l'extrait)

Un garçon sensible

Une chambre modestement meublée.
Un homme s’habille méthodiquement.
Il quitte la pièce…
L’homme revient. Il a reçu une balle dans le ventre. Il s’écroule.


J’ai un sale goût dans la bouche et je ne sens plus mes jambes. Et ce sang qui s’échappe de mon ventre, c’est pourtant le mien, mais je n’aime pas le voir dehors. J’ai chaud, non j’ai froid. Je suis tiède. Tiède, c’est entre les deux, c’est au milieu. C’est bon signe, je suis peut-être au milieu de ma vie ?
Tout de même, j’ai pas eu de chance. Le sang, c’est fait pour être dedans pas dehors…

Chez moi, rien, ne se fait normalement, tout tourne de travers, se disperse ou s’emmêle et je me cogne et je me tords comme un trombone dans un labyrinthe.
Je crois que ça a toujours été comme ça. Avant on disait de moi que j’étais un garçon sensible. Sensible pour ne pas dire autre chose, pour ne pas dire les mots qui font mal, pour ne pas me blesser… Et bien, c’est réussi.

J’ai passé les deux premières années de ma vie sur un lit à l’hôpital. J’étais malade, gravement malade, une maladie du sang. Un peu comme maintenant sauf que ça se passait à l’intérieur !
Il y avait plein de femmes penchées sur moi, leurs seins pointés vers l’extérieur, des infirmières. Dans les couloirs leurs hanches qui dansaient étaient ivres en courbes molles pendant que les médecins passaient en slow autour de mes veines sans me voir.
Des portes coupe feu, des veilleuses de sécurité, une vraie ville toujours éclairée où les gens se disent bonjour avec des baisers aseptisés. La mort dans du mobilier en fer. Le silence, des cris, des pleurs, des prières.



Je me souviens de plein de choses, je me souviens très bien de ma vie, de toute ma vie.
J’ai tant de souvenirs qu’il faudrait pouvoir les classer par ordre alphabétique ou par couleurs, c’est plus beau.
L’hôpital, c’était blanc, les murs étaient blancs, les blouses et les culottes des infirmières étaient blanches, à part les infirmières chefs qui avaient des culottes en dentelles noires pour exciter les médecins.



(...fin de l'extrait)

lundi 4 décembre 2006

Drunk (Dialogue pour bistrot avec accompagnement musical)


Le client : Un jeune homme.

Le patron : Un homme plus âgé range les tables et les chaises de son bar.

C’est la fermeture, le jeune homme, après avoir observé le patron, entre…

Le client : Bonsoir.

Le patron : …

Le client : Vous fermez peut-être?

Le patron : …

Le client : Je peux entrer ?

Le patron : …

Le client : Merci.

Le patron : …

Le client : Ce ne sera pas long… C’est juste pour passer un coup de téléphone.

Le patron : …

Le client : Si vous voulez, je peux consommer quelque chose…

Le patron : …

Le client : De toutes façons, j’en ai vraiment pas pour longtemps.

Le patron : …

Le client : Vous n’avez pas à vous inquiéter.

Le patron : …

Le client : Je prends un verre et je le bois cul sec…

Le patron : …

Le client : En une seconde, un claquement de doigts, un éclair brûlant… foudroyant même… percutant

Le patron : …

Le client : Enfin un éclair quoi !

Le patron : …

Le client : Je téléphone et je bois ce verre plus vite que ne se cabre un serpent…

Le patron : …

Le client : En un instant fulgurent ! Comme l’éclair…

Le patron : …

Le client : Ca ne vous dérange pas ?

Le patron : …

Le client : Tant mieux !

Le patron : …

Le client : Sinon faut le dire.

Le patron :…

Le client : Ouh la !Faut surtout pas vous gêner pour ça !

Le patron :…

Le client : Comme je vous l’ai dit donc, je dois téléphoner alors je me suis dit : tiens ! Pourquoi pas dans un bar ? Comme ça, je pourrais en profiter pour boire un dernier verre. C’est pratique les bars…

Le patron : …

Le client : En plus, vous êtes sur mon chemin pour rentrer alors… c’est tombé sur vous…

Le patron : …

Le client : Remarquez, c’est souvent comme ça que se font les rencontres, par hasard, n’est-ce pas ?

Le patron : …

Le client : Enfin moi, j’aime bien rencontrer les gens par hasard, on se sent plus libre de les rencontrer et plus libre de les quitter aussi.

Le patron : …

Le client : C’est ce qu’il y a de pratique avec les grandes villes. Beaucoup de gens reprochent le côté anonyme des grandes villes, le côté déshumanisé même, stressant, froid et artificiel au bout du compte mais moi, j’aime bien cet anonymat. Hein ! C’est bien l’anonymat ?

Le patron : …

Le client : Je vous dis ça à vous mais avec votre métier… forcément ! Vous devez rencontrer plein de monde, plein d’anonymes, des gens de passage qui ne reviennent jamais, ils arrivent de nulle part et repartent pour un ailleurs incertain… comme moi…

Le patron : …

Le client : Toute la question bien sur, c’est de savoir à partir de quand on n’est plus anonyme. Mais est-ce que l’on ne le reste pas toujours un peu… ? En effet, les gens croient vous connaître et puis en fin de compte… zéro, niente, nada… Qui sommes-nous vraiment ? C’est un grand mystère… Et est-ce qu’on se connaît bien soi-même ? Qui peut prétendre se connaître parfaitement ? On est souvent surpris par soi-même. On se dit : Ah ben tiens ! Je pensais pas que j’étais comme ça… Mais ce sont là de graves questions et il est peut-être un peu tard pour y répondre. Mais vous y avez sûrement réfléchi avec votre métier.

Le patron : …

Le client : A propos, c’est un beau métier que vous faîtes, on ne le dit pas assez… Difficile mais beau… je pense même que c’est un métier injustement décrié, les gens disent : Oui les patrons de bars ceci, les patrons de bars cela mais moi, je dis mettez-vous à leur place. Pas vrai ? Difficile mais beau, voilà ce qu’il faut dire … D’un autre côté quand on aime être seul, c’est vraiment pas le métier qu’il faut faire. Faut aimer les gens pour faire ce que vous faîtes !

Le patron : …

Le client : Hein ! Faut aimer les gens pour faire ce que vous faîtes !!! Faut aimer rendre service. Du genre : on ferme et hop, un client arrive pour téléphoner et boire un dernier verre… Dans ces cas là, on est partagé . Que faire ? Refuser et fermer, au nom de quoi ? De sa petite tranquillité, c’est bien naturel mais un peu mesquin ou alors accepter par amour de son prochain et ça c’est magnifique…

Le patron :…

Le client :Bon bah… je suis très content d’avoir discuté avec vous…mais je vais téléphoner maintenant.

Le patron : NON !

Le client : …

(...fin de l'extrait)

samedi 4 novembre 2006

Taire

Comment je me sens ?
Je me sens seule, je suis seule… terriblement seule.
C’est presque inhumain une solitude pareille.
Mais pourquoi voulez-vous toujours savoir comment je me sens ?

Si encore je pouvais me raccrocher au malheur et même au désespoir mais quand je suis à l’intérieur, quand je suis réfugiée tout au fond de moi, quand par bonheur, si près, quand j’ai l’impression de pouvoir toucher tout ce qui ne va pas, de pouvoir regarder toutes ces choses, de les aimer, je m’aperçois qu’elles se sont évanouies.
C’est vide, je suis vide, désespérément vide.

Je n’ai même pas le courage de sourire ou de battre d’un cil, de jouer la femme ou de faire l’enfant. J’ai la tête vide aux pensées qui ne mènent nulle part, la tête vide et les yeux blancs qui pleurent aux regrets…
Et pourtant je n’ai pas toujours été vide. Non, on m’a vidée lentement, goutte après goutte jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.
Alors à la place, comme un animal qu’on empaille, on m’a mis du décolorant…
D’abord presque rien, si doucement, pour mon bien et puis chaque jour un peu plus.
Maintenant, j’en ai en moi, j’en ai partout, j’en ai plein le ventre, dans les veines qui coule en silence et dans le cœur qui racle mes rires intenses. J’ai décoloré lentement, j’ai délavé avec les années…

Je me sens seule, je suis seule, terriblement seule.
C’est presque inhumain une solitude pareille.

Ca fait tellement longtemps qu’on ne m’a pas parlé de mes yeux.
Autrefois, je trouvais ça si bête et là, j’en meurs d’envie.
Je suis prête à tout entendre du moment qu’on me parle. Je suis prête à écouter le premier venu. Qu’on me dise des petits rien comme : - J’aime votre parfum, il vous va si bien… qu’on me donne des baisers de cinéma et puis rire en chœur, me retrouver dans un lit frais, les bras en croix, frissonner, être en feu, ivre d’amour. Danser des slows joue contre joue et qu’on me chuchote des mots tendres, doux ou sales… surtout sales.
(...fin de l'extrait)